Dicembre 31, 2020
Da La Tradizione Libertaria
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Marx Ă  la rencontre de Spinoza

En rendant compte Ă  son pĂšre de ses activitĂ©s pendant la premiĂšre annĂ©e d’études Ă  l’universitĂ© de Berlin, d’octobre 1836 Ă  novembre 1837, Karl Marx Ă©crivait qu’aprĂšs s’ĂȘtre essayĂ© Ă  la composition d’un systĂšme de philosophie du droit, il avait compris qu’il s’était fourvoyĂ© dans des constructions « trichotomiques » proches du schĂ©ma fondamental de Kant. Une Ă©vidence s’était alors imposĂ©e Ă  son esprit : pour arriver Ă  ses fins, il lui fallait passer par la philosophie, qu’il n’avait alors Ă©tudiĂ©e qu’en relation avec les problĂšmes d’une mĂ©taphysique du droit. « Je pouvais ainsi, la conscience tranquille, me jeter de nouveau dans ses bras, et j’écrivais un nouveau systĂšme mĂ©taphysique ; ce travail terminĂ©, j’étais contraint d’en reconnaĂźtre l’absurditĂ© ainsi que l’inanitĂ© de toutes mes aspirations passĂ©es ». Sous ces aveux sincĂšres, on devine sans mal l’ambition de l’étudiant alors ĂągĂ© de 19 ans, dont la prĂ©cocitĂ© a de quoi Ă©tonner, mĂȘme si la postĂ©ritĂ© de Hegel offre des cas similaires de maturitĂ© intellectuelle. Aucune trace n’est restĂ©e des travaux systĂ©matiques que Marx annonçait Ă  son pĂšre ni des cahiers d’études auxquels il se rĂ©fĂšre dans sa lettre, en parlant de l’habitude qu’il avait contractĂ©e de pratiquer une sorte de compilation des auteurs lus, en « griffonnant des rĂ©flexions » parmi les extraits de lecture; nous disposons, en revanche, d’une sĂ©rie de cahiers datant des deux derniĂšres annĂ©es universitaires de Marx Ă  Berlin, lorsqu’il se prĂ©parait Ă  obtenir les « honneurs » d’un doctorat de philosophie. Il avait choisi pour thĂšme — probablement sous l’impulsion de son ami du moment Bruno Bauer, dozent en thĂ©ologie Ă  l’universitĂ© de Bonn — la philosophie Ă©picurienne, comme en tĂ©moignent les sept cahiers d’un travail prĂ©paratoire entrepris en vue de la thĂšse de doctorat. Il pensait la soutenir Ă  l’universitĂ© de Berlin et devait donc se prĂ©parer Ă  l’examen oral qui se passait sous la forme d’un « colloque » d’un quart d’heure environ. De Bonn, Bruno Bauer l’informait des dĂ©marches et formalitĂ©s auxquelles il fallait se soumettre. « J’ai entendu dire (
), que l’examen tourne principalement et rĂ©guliĂšrement autour d’Aristote, de Spinoza et de Leibniz, un point c’est tout. DĂ©pĂȘche-toi !» (1).

Les cahiers consacrĂ©s Ă  Épicure datent du semestre d’hiver 1838-1839 et du semestre d’étĂ© 1839. Les rĂ©fĂ©rences directes Ă  Spinoza y sont rares, mais il ne serait pas difficile de dĂ©montrer que l’étudiant plus Ă©pris de philosophie que de science juridique n’ignorait pas l’enseignement du penseur, tailleur d’instruments d’optique, Ă  qui Heinrich Heine avait rendu cet hommage:

« Tous nos philosophes contemporains regardent, sans le savoir peut-ĂȘtre, Ă  travers les lunettes que Baruch Spinoza a polies. » Parmi les thĂšmes abordĂ©s dans ces travaux prĂ©paratoires Ă  propos de la philosophie platonicienne, il y a la figure de Christ comparĂ©e Ă  celle de Socrate, sujet traitĂ© par le thĂ©ologien FC Baur dans son livre l’ÉlĂ©ment chrĂ©tien dans le platonisme ou Socrate et Christ (1837). Selon l’auteur, la philosophie socratique et le christianisme sont, d’aprĂšs leur point de dĂ©part, dans le mĂȘme rapport que la connaissance de soi et la conscience du pĂ©chĂ© ; en outre, aucune philosophie de l’AntiquitĂ© ne revĂȘt autant que le platonisme le caractĂšre d’une religion. Les commentaires du jeune aspirant « docteur » trahissent une rĂ©flexion tourmentĂ©e qui laisse deviner le combat intĂ©rieur dont avaient tĂ©moignĂ©, trois annĂ©es plus tĂŽt, les essais poĂ©tiques de l’étudiant. Marx semble avoir eu le pressentiment qu’une sorte de contrainte le plaçait devant un choix dĂ©cisif, alors que l’analogie mĂȘme proposĂ©e par le thĂ©ologien devait lui paraĂźtre irrecevable. En suivant son raisonnement critique, on est amenĂ© Ă  conclure que le besoin d’une nouvelle lecture de Spinoza, notamment du TraitĂ© thĂ©ologico-politique, devait s’imposer Ă  son esprit. Voici, en effet, quelques passages significatifs d’un texte qui est comme une indication Ă  rechercher dans l’enseignement spinozien Ă  la fois la solution d’un problĂšme Ă©thique et l’issue existentielle en face de l’« embarras juif » (la judische Befangenheit) que l’étudiant, converti « de force » Ă  l’ñge de six ans, devait Ă©prouver Ă  un moment critique du destin du judaĂŻsme allemand (2).

Il nous semble que (
) la comparaison de Socrate et de Christ prouve juste le contraire de ce que l’on veut prouver, Ă  savoir le contraire d’une analogie entre Socrate et Christ. Certes, la connaissance de soi et la conscience du pĂ©chĂ© sont l’une par rapport Ă  l’autre ce que l’universel est par rapport au particulier, autrement dit ce que la philosophie est par rapport Ă  la religion. Cette position est celle de chaque philosophe, Ă  quelque Ă©poque qu’il appartienne, ancienne ou moderne. Ce serait la sĂ©paration Ă©ternelle des deux domaines plutĂŽt que leur unitĂ©, donc un genre de relation, car toute sĂ©paration suppose une unitĂ©. Cela voudrait dire simplement que le philosophe Socrate est par rapport Ă  Christ ce qu’un philosophe est par rapport Ă  un prĂ©cepteur de religion. (
) Par consĂ©quent, s’il existe ici une analogie entre Socrate et Christ, ce serait en ce sens que Socrate est la philosophie incarnĂ©e et Christ la religion personnifiĂ©e.Seulement, il ne saurait ĂȘtre question ici d’un rapport gĂ©nĂ©ral entre la philosophie et la religion ; la question est plutĂŽt de savoir quel est le rapport de la philosophie incarnĂ©e Ă  la religion incarnĂ©e. (
)

On pourrait Ă©ventuellement accepter l’affirmation de Baur qu’aucune philosophie de l’AntiquitĂ© n’est, autant que le platonisme, empreinte de religion. Cela signifierait toutefois simplement qu’aucun philosophe n’a enseignĂ© la philosophie avec davantage de ferveur religieuse ou que pour nul autre la philosophie n’avait autant que pour lui le caractĂšre et la forme d’un culte quasi religieux. Pour les philosophes Ă  la pensĂ©e plus intensive, tels Aristote, Spinoza, Hegel, leur attitude elle-mĂȘme avait un caractĂšre plus universel, moins immergĂ© dans le sentiment empirique ; voilĂ  pourquoi en revanche, l’enthousiasme d’Aristote — quand il glorifie la

(
) dans Y Ethique de Spinoza, il est lĂ©gitime de prĂ©sumer que Marx avait dĂ©jĂ  plus qu’une connaissance vague de cette Ɠuvre. Dans la thĂšse proprement dite, plusieurs des thĂšmes esquissĂ©s ou dĂ©veloppĂ©s dans les travaux prĂ©paratoires n’ont pas Ă©tĂ© traitĂ©s ; plus exactement, ils figurent au sommaire de l’Appendice, dont seuls quelques fragments ont Ă©tĂ© conservĂ©s (4). Spinoza n’est mentionnĂ© qu’une fois Ă  propos de certaines critiques de la thĂšse, attribuĂ©e Ă  Epicure, selon laquelle les atomes possĂ©deraient des qualitĂ©s. Ces critiques justifient leur opinion en affirmant qu’ils ne sauraient pas concilier les qualitĂ©s de l’atome avec le concept de l’atome. Marx qualifie cette opinion de « platitude » et ajoute : « Spinoza dit que l’ignorance n’est pas un argument (5). Si chacun voulait effacer les passages qu’il ne comprend pas chez les Anciens, on aurait fait bientĂŽt tabula rasa (6). » On est tentĂ© de parler d’une lecture spinoziste d’Épicure par Marx ; tant au plan de la physique atomiste que de l’éthique, les concepts de raison, de sensibilitĂ©, de conscience et de superstition concourent Ă  la conception d’un « matĂ©rialisme » qui n’est pas sans lien avec le rationalisme dĂ©fini par Spinoza en relation avec le « deuxiĂšme genre de connaissance ».

Nous arrivons ainsi Ă  un moment oĂč le futur « docteur », probablement en vue de l’examen oral auquel Ă©taient astreints les candidats au doctorat de Berlin, va reprendre certaines lectures philosophiques, alors au programme de la facultĂ©: Aristote, Leibniz, Spinoza, Locke, Kant. Voici donc la premiĂšre preuve palpable de cette habitude dont Marx avait fait part Ă  son pĂšre trois ans auparavant ; il s’agit de huit cahiers contenant des extraits puisĂ©s dans les Ă©crits suivants :

Aristotelis de anima libri tres, IĂ©na 1833. Deux cahiers, 26 pages d’extraits ; traduction littĂ©rale de plusieurs chapitres.

Benedicti de Spinoza opera
, Ă©dition de HEG Paulus, vol. I, IĂ©na 1802. Trois cahiers, 38 pages d’extraits, dont 160 puisĂ©s dans le Tractatus theologico-politicus (pp. 156- 428) et 60 dans Epistolae doctorum quorundem vivorum ad B. de S. et auctoris responsiones
 (pp. 447-700).

Le troisiùme cahier contient, outre six pages d’extraits de la correspondance de Spinoza, 16 pages d’extraits d’une grammaire italienne.

Gothofredi Guillelmi Leibnitii opera omnia
, t. II, GenĂšve 1768. Un cahier, dont pages remplies d’extraits de divers Ă©crits latins et français.

David Hume ĂŒber die menschliche Natur. Traduction de l’anglais, 3 vol., Halle 1790-1792. Un cahier, dont 16 pages remplies d’extraits du premier volume. Karl Rosenkranz, Geschichte der Kantschen Philosophie, Leipzig 1840. Un cahier, dont prĂšs de 15 pages remplies de notes biographiques et bibliographiques.

L’examen des cahiers consacrĂ©s Ă  Spinoza fait apparaĂźtre les particularitĂ©s suivantes : Le premier cahier in-quarto comporte neuf feuillets, dont 16 pages sont remplies d’extraits de l’écriture de Marx. Le premier feuillet fait office de couverture oĂč l’on peut lire ce titre Ă©crit par le copiste calligraphe :

Spinoza Theologisch-politischer Traktat.

En dessous, de la main de Marx :

von

Karl Heinrich Marx. Berlin 1841.

(
)

Notes:

(1) Lettre du 30 mars 1840, MEGA I, 1/2, p. 238.

(2) Les deux essais que Marx publiera en 1844 dans lesDeutsch-Französische JahrbĂŒcher sous le titre » Zur Judenfrage » (A propos de la question juive) ont ce double caractĂšre d’une exĂ©gĂšse juridique et d’une profession de foi que l’on pourrait dire « rĂ©troactive ». dans les deux cas, la rencontre spirituelle avec Spinoza fut pour l’auteur, qu’une question d’hĂ©ritage avait mis en conflit avec sa mĂšre et ses parents juifs de Hollande, un Ă©vĂ©nement dĂ©cisif.

(3) Cahiers sur la philosophie d’Epicure, VI, Marx-Engels-Werke (MEW), vol. supplĂ©mentaire, Berlin 1968, pp.

(4) Voir MEW, op. cit., p. 265. Le thĂšme de l’Appendice est la « Critique de la polĂ©mique de Plutarque contre la thĂ©ologie d’Épicure ».




Fonte: Latradizionelibertaria.over-blog.it